Portraits de Femmes

Interview de Delphine Lhuillier, auteure du Féminin sans tabou et initiatrice du Festival du Féminin

Interview Delphine Lhuillier auteure du Féminin sans tabou et initiatrice du Festival du Féminin

Aude : Bonjour Delphine. Tu es l’auteure du livre Le féminin sans tabou, peux-tu nous dire ce qui t’a donné l’envie d’écrire un livre s’adressant aux femmes ?

Delphine Lhuillier : C’est un merveilleux concours de circonstance. Rien apparemment ne me prédestinait à écrire un livre sur le féminin. Je n’y pensais pas parce que la construction de mon identité de femme a été très longue et laborieuse pour moi. Mais c’est un événement qui a créé ces circonstances. J’ai été à l’origine de l’organisation d’un festival qui s’appelle le Festival du Féminin. C’est un espace consacré aux femmes, je ne dis pas exclusivement, qui vivent un voyage à travers des pratiques corporelles et une expérience de vie. A l’occasion du premier Festival du Féminin, qui a eu lieu en Mars 2012 à Paris, une éditrice avec qui j’ai noué du lien par du réseau, Anne Ghesquière qui est fondatrice du site Fémininbio.com, m’a proposé d’écrire ce livre. J’étais très étonnée, mais j’ai décidé de vivre l’aventure et de me lancer en me disant : « Si on me le propose, c’est que je dois être légitime ! »

Aude : Pourquoi questionner le concept de féminité en l’abordant à travers la question du tabou ?

Delphine Lhuillier : L’écriture est un magnifique révélateur d’idée et de notion. C’est encore Anne qui après avoir lu le livre a proposé ce titre autour du tabou parce que moi même je ne m’en été pas rendue compte. A travers cette aventure initiatique pour moi, j’ai vraiment appris à me découvrir et j’ai dû récapituler beaucoup d’éléments de ma vie en écrivant le livre. J’ai soulevé beaucoup d’idées reçues, d’idées non conventionnelles, des choses dont on ne doit pas parler, des choses qui doivent être tu, et que j’ai trouvé parfois anodines. Les règles, par exemple, qui est un phénomène extrêmement naturel pour une femme, mais qui en parle ? Il y a celles qui n’en parle pas du tout parce qu’elles ont honte, c’est un tabou, parce que c’est du sang, parce que des tas de choses viennent se coller sur les règles : interdits religieux ou sociétaux, éducatifs, personnel. Et puis il y a celles qui se disent « Ca y est, je les ai » ou « Ah ça y est, elles sont revenues etc.», parfois avec beaucoup de fatigue et très rarement avec de l’enthousiasme. Il y a celles qui sont enthousiastes, il y a celles qui le vivent comme un deuil parce qu’elles attendent un enfant. La réalité de ce que j’ai pu rencontrer à travers des témoignages de femmes, puisque je suis allée à la rencontre de femmes pour qu’elles puissent me parler, c’est que souvent les premières règles ont été un moment douloureux, un moment qu’elles aurait voulu célébrer mais qui ne l’a pas été et c’est comme si cette emprunte restait et demeurait tout au long de la vie alors que c’est un magnifique cycle naturel qui a énormément de vertu pour une femme si tant est qu’elle souhaite s’y pencher.

 Aude : C’est vrai et c’est d’ailleurs quelque chose qui m’interpelle beaucoup ne serait-ce qu’à travers la publicité ; les règles sont bleues. Symboliquement c’est  assez intéressant de voir qu’ à travers les médias, on cache les règles, on occulte la puissance du cycle féminin et on le présente de façon totalement erroné.

Delphine Lhuillier : Le cycle est présenté de façon « propre».

Aude : Tu es formatrice de Wutao, et tu donnes des cours, peux-tu nous dire en quoi consiste cette pratique ?

Delphine Lhuillier : J’aime à dire que la pratique du Wutao ne sert à rien.

Aude : C’est beau ! Parce qu’on est dans un système où il faut toujours faire des choses qui ont un sens, une nécessité. Tu nous plonges donc dans autre chose, c’est génial !

Delphine Lhuillier : Et se sont les créateurs qui militent pour la performance de l’inutile. Nous sommes effectivement dans une société de performance et d’efficacité. Le Wutao ne sert à rien si ce n’est que pour moi, je le pratique depuis 14 ans, c’est une pratique d’épanouissement. Et je fais un peu la différence avec une pratique corporelle de bien-être, et une pratique corporelle d’épanouissement. Je n’oppose pas les deux, je fais juste la différence. Si je suis un peu stressée, je vais aller faire du yoga, je vais aller pratiquer du qi gong, du tai chi, je vais faire une activité qui me défoule, de la boxe, du pilate ou du stretching postural par exemple, et là je vais me sentir mieux et je trouve ça nécessaire. Le Wutao a aussi cette vocation puisque l’on travaille à la fois dans une dynamique où la vitesse peut être lente ou plus rapide, avec notamment une libération de la respiration et du souffle. Mais c’est avant tout une pratique d’épanouissement. Et c’est la dimension artistique du Wutao qui véhicule cette idée d’épanouissement. Je ne cherche pas seulement à être bien, ça ne me rend pas seulement bien quand je le pratique et même quand je l’enseigne. J’ai ressenti de plus en plus d’ouverture dans la vie, ça a ouvert mon esprit, ça a ouvert mes pensées, ça a changé ma façon d’agir, mes comportements ont bougé grâce à cette pratique.

Aude : Crois-tu que cette relation à l’épanouissement est liée au fait que le Wutao est une pratique du mouvement en pleine Conscience ? Y vois-tu un lien avec le mouvement de la vie ?

Delphine Lhuillier : Exactement. L’idée du Wutao c’est l’idée du mouvement de la vie. On parle d’image politico-sensorielle en Wutao, pour éveiller justement ce sensible. Et parfois une personne qui pense ne pas avoir de capacités physiques assez bonnes pour pratiquer se rend compte qu’elle a les ressources. Car tout le monde peut pratiquer le Wutao parce que ce qui est mis en avant c’est l’état. Ca paraît très vague comme terme, c’est quoi l’état ? C’est juste cette capacité d’être à l’écoute de soi et d’être sensible, de la même manière que l’on est sensible à une peinture, une sculpture, lorsque l’on va voir un film, ou un concert. Il s’agit de quelque chose de l’ordre de l’être. Certains vont l’appeler l’âme, d’autres vont l’appeler autrement peu importe je n’ai pas d’idée spécifique. J’aime bien la notion d’âme, de soul. C’est de faire vibrer cette corde sensible en soi et c’est en pratiquant que je vais éveiller cette corde sensible en moi, que je vais me sensibiliser. Et cette sensibilité va aider à donner une qualité à mon geste, une qualité d’attention à mon geste. Je vais me sentir belle, belle ô pluri’elle, c’est vraiment cette idée là ! La beauté dans le Wutao est extrêmement importante. C’est l’idée que si un mouvement est beau, c’est que ça circule. C’est que les fluides circulent bien, c’est que l’énergie circule bien, le sang, la lymphe, c’est que tous les fluides qui sont dans le corps circulent bien. J’ai une expérience dans l’analyse du mouvement, un mouvement juste est un mouvement beau et il n’y a pas besoin d’être performant.

Aude : Autrement dit, il n’y a pas besoin d’être dans une forme de technicité.

Delphine Lhuillier : Il n’y a pas besoin d’être un virtuose du mouvement. On voit parfois de grands danseurs. Il y a celui qui va être un super bon technicien, mais je le regarde, rien ne se passe. Puis il y a l’autre à côté qui a peut-être une technique moins bonne, mais lorsqu’il se met à danser ou quand elle se met à danser, il y a là quelque chose qui se passe et c’est comme si ça me rendait meilleure et plus belle ! L’autre me rend meilleur, et me rend plus beau, j’ai envie de construire et de créer. Pour moi la pratique du Wutao nous permet d’avoir envie de créer, d’avoir envie de faire de belles choses dans notre vie, d’aider, de construire, de partager.

Aude : Cela fait 14 ans que tu pratiques le Wutao, perçois-tu une différence au fil du temps dans ta pratique ? Découvres-tu de nouvelles sensations ?

Delphine : Oui tout à fait. Je ne suis pas égale à moi-même tous les jours. Donc il y a des jours où je ne suis pas très bien physiquement et le Wutao va me faire énormément de bien. Il y a des moments où je ne suis pas très bien moralement et le Wutao va me faire énormément de bien. Aujourd’hui je continue à progresser. L’idée de la pratique et ce qui m’a été enseigné c’est de vivre chaque mouvement comme si c’était la première fois que je le découvrais. Quand on enseigne c’est un petit plus compliqué, mais quand on pratique pour soi, c’est vraiment cette sensation, c’est comme vivre chaque instant comme si c’était le premier ou comme si c’était le dernier.

Aude : Y-a-t’ il un lien entre ta pratique du Wutao et l’éveil et le développement de ton identité de femme ?

Delphine Lhuillier : Oui clairement. Les fondements de la pratique du Wutao sont liés à cette libération d’un mouvement ondulatoire dans la colonne vertébrale. Mouvement que Wilhem Reich appelait à son époque « onde orgastique ». Chez moi, cette onde et ce mouvement ondulatoire dans ma colonne vertébrale étaient totalement inexistants. Quant j’ai commencé la pratique j’avais un caractère et une construction de caractère plutôt dure. Je ne m’entretenais pas du tout, je ne prenais pas soin de moi du tout. Comme je le disais j’étais très désorientée au niveau de mon identité, plutôt masculine dans ma façon de m’habiller et d’être aussi. Avec le déploiement de cette onde, je n’ai pas eu à effacer la femme que j’étais à ce moment là. Parce que j’étais une femme un peu comme si un peu comme ça mais je n’ai pas eu à effacer ce que j’étais, la pratique a juste fait fleurir cette personne et donc je suis devenue au fur et à mesure une belle fleur, mais avec mes caractéristiques : avoir de l’enracinement, de l’ancrage, aimer la tonicité, l’alternance de la tonicité et de la souplesse. J’ai appris à connaître de mieux en mieux tous les potentiels que j’avais y compris la grâce. J’aime beaucoup cette notion de grâce qui pour moi n’est pas du tout associé à la femme mais au féminin. Et que tout homme et toute femme peut toucher. Un homme d’une belle beauté et d’une belle virilité peut être complètement touché par cet état ; on est très touché par cette grâce qui est là et d’un seul coup, c’est tout simplement parce qu’il n’y a plus de féminin et de masculin. A ce moment là, même les polarités du féminin et du masculin n’existent plus, ces frontières n’existent plus puisque c’est l’être qui rayonne. Quand je suis dans la pratique du Wutao, je sais qu’il y a des moments où je touche ces moments de grâce, ils me sont dits, ils me sont redonnés et donc oui le Wutao m’a appris à oser incarner cette grâce que je ne m’autorisais pas, je pense que je n’osais pas.

Aude : Il est vrai qu’en tant que femme parfois on ne se trouve pas légitime dans cette posture gracieuse, voir mal à l’aise avec une attitude et une gestuelle qui est avant tout corporelle. Les pratiques comme le Wutao peuvent peut-être aider à ne plus se poser de questions en étant simplement. Etre à travers le mouvement.

Delphine : Oui. Et aujourd’hui on parle beaucoup de féminin et de masculin et je ne rejette pas du tout cela, mais je pense qu’il y a vraiment une ouverture vers ce troisième millénaire et quand j’entends autour de moi des personnes de tous les âges, je pense que ces notions de masculin et féminin à un moment donné nous n’en parlerons plus. La réalité est que je préfère la notion de yin et de yang plutôt que celle de masculin féminin qui nous plonge plus dans une idée de polarité. Avec le yin et le yang d’un seul coup une qualité particulière n’appartient pas seulement à l’homme ou à la femme.

Il y a des hommes extrêmement sensibles et vulnérables et beaucoup plus que certaines femmes que je connais. Alors on peut dire qu’ils sont plus « féminins », mais cela va peut être les caricaturer. Et ce n’est pas super pour eux ! Mais on peut dire que ce sont des hommes un peu plus yin et encore une fois, il y a des hommes vraiment très affirmés dans leur virilité et qui ont une extrême délicatesse, tout comme il y a des femmes avec une très grande délicatesse et douceur mais qui sont profondément ancrées, tout est possible.

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Aude : Tu es l’initiatrice du Festival du Féminin dont tu nous parlais tout à l’heure dont a première édition a eu lieu en Mars 2012, peux-tu nous donner les éléments moteurs qui ont permis la réalisation de cet événement ?

Delphine Lhuillier : Le Festival du Féminin, à partir du moment où l’idée a germé, a été très facile à concrétiser puisque je fais partie d’une équipe qui s’occupe d’un centre qui s’appelle le Centre Tao Paris, qui se trouve à Paris donc, qui est un complexe de 500 m carré, avec de très belles salles. Tu connais le lieu maintenant. Il y a quelque chose qui se dégage dans cet endroit, on y donne tout notre temps, toute notre énergie et tout notre amour. Nous savions donc, parce qu’il y avait déjà eu des évènements dans ce lieu, que le Centre Tao était très bien adapté pour accueillir 130 femmes par jours pour vivre une aventure avec elles.

Ensuite au niveau de l’équipe, il y avait des personnes reliées au centre ou reliées à la pratique du Wutao qui étaient prêtes aussi à nous aider. Quant le festival a eu lieu c’est une vingtaine de bénévoles qui étaient là. Je dirais que pour faire un évènement il faut un lieu, nous l’avions, il faut des personnes qui peuvent aider, elles ont répondu très vites présentes, il faut des partenaires parce qu’il faut du réseau pour faire connaître l’événement et ça nous l’avions aussi puisque le centre a 10 ans aujourd’hui*. Et puis je suis par ailleurs rédactrice en chef d’une revue qui s’appelle Génération tao, qui existe depuis 17 ans. Ensuite il est important d’avoir des intervenants de qualité, et les intervenants de qualité nous les avions par le biais de Génération tao justement et par tout le réseau de personnes que nous connaissions. Vraiment je remercie ces femmes. Nous avons fait un Festival du Masculin et nous nous sommes rendues compte quand même que c’était un petit peu plus compliqué avec les hommes, mais les femmes ont toutes dit oui dans des conditions d’intervention en tant que bénévoles.

Elles peuvent communiquer sur leur stage et vivre cette aventure pleinement et donc aussi voir leur travail partagé et diffusé, et rayonner grâce aux brochures et aux affiches donc tout le monde a son intérêt, mais il n’y a pas de rémunération spécifique et des personnalités comme Maude Séjournant, Paule Salomon, Arouna Lipschitz, et je ne voudrai pas en oublier, Danièle Flaumenbaum qui est venue deux fois au Festival du Féminin me dit à chaque fois « Oui Delphine ». Donc c’est ça cette magie. Et puis en Mars 2012 c’était Paris, aujourd’hui c’est Paris, c’est Siorac en Dordogne. Le premier épiphénomène du festival a lieu à Montréal début Octobre 2014, Siorac refait un deuxième épiphénomène et pour la première fois il va y avoir Tour en 2015 et peut être un partenariat avec un événement en Arizona.

Donc c’est une belle aventure !

Aude : Pour terminer, quel message aimerais-tu faire passer aujourd’hui aux femmes afin qu’elles puissent toutes trouver un équilibre et des voies d’expressions et d’explorations qui leur correspondent ?

Delphine Lhuillier : Déjà soyez vous même. Mais être soi ça veut dire quoi ? Et c’est là où pour moi commence toute l’aventure de l’exploration. Oser. Oser ouvrir des portes, oser ouvrir des chemins, moi je crois beaucoup en la pratique corporelle. De quoi on parle quand on parle du corps ? Faire bouger notre émotionnel, faire bouger nos articulations, nos os, nos fascias, nos tissus, c’est bon. J’invite aussi les femmes à oser créer, et je suis persuadée que nous avons tous des âmes de créateurs et de créatrices. Créer ce n’est pas toujours faire de la peinture ou de la sculpture. Créer ça peut être des choses extrêmement petites, extrêmement belles. Ca peut être dans son jardin, ça peut être dans sa cuisine. Pour moi le message c’est : « Soyez vous même », mais il s’agit de se mettre en route pour savoir qui je suis et de ne surtout pas s’arrêter à ce que je crois être. Je pense que c’est bien d’avoir des modèles entre guillemets ou plutôt des personnes qui nous inspirent et de retenir la sève de ce que cette personne nous apporte. Et puis je crois aussi beaucoup aux rencontres donc choisissez l’aventure ! Soyez vous même en choisissant l’aventure d’aller à la rencontre de vous même !

 Aude : Merci beaucoup pour cet échange Delphine !

Delphine : Avec grand plaisir Aude.

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